4 minutes de lecture

Quelqu’un a dit tabou ?

Nous sommes aux Etats-Unis en 2019. Il est (hypothétiquement) 10 heures du matin et on dit toujours d’une femme qui a ses règles qu’elle a sa “monthly curse” : ce qui signifie, en gros, qu’elle est touchée par une malédiction mensuelle. Maudite quoi. Punie par une instance supérieure. Chelou, non ? On sait pourtant depuis “quelques” années maintenant que les menstruations sont le fruit d’un phénomène biologique, et qu’elles sont donc tout à fait naturelles. Mais non. On en est toujours là, à parler d’anglais qui débarquent, de coquelicots dans sa culotte, ou pire encore (car moins poétique) d’une ‘maladie’ chez nos amis les Espagnols. Alors, pourquoi ce gros silence ?

Cachez ces règles que je ne saurais voir

S’il y a bien un truc à mettre en commun dans la manière dont les règles sont appréhendées sur la planète bleue, c’est le tabou : tabou, le nom des règles, tabou, le saignement menstruel, taboue, aussi, la douleur éprouvée par les femmes. On invente des intitulés plus que lyriques (comme “le jour des mûres-framboises” en Finlande), des instances divines punitives ou amoureuses (en Inde, on appelle les règles la “religion mensuelle”), et surtout, surtout on n’en parle pas : en tous cas, pas clairement.

Abusé quand même, dans la mesure où 52% de la population a ses règles pendant quelques 40 années (à la louche) dans sa vie. Plus encore, les menstruations sont la manifestation du fait qu’une femme peut enfanter (ou pas, d’ailleurs) : un phénomène qui permet donc la reproduction de l’espèce. Arrêtez-nous si on se trompe, mais ainsi, il semblerait que par un entassement de clichés, de non-dits et de vieilles croyances médicales infondées, on traite aujourd’hui encore le sang menstruel comme quelque chose de sale, et la femme qui le perd comme potentiellement “contagieuse” ou “dangereuse”.

Le phénomène en lui-même fait l’objet d’un gros silence sociétal, légitimant parfois des mesures violentes, et ayant des conséquences mortelles dans certains pays du monde.

Le poids des clichés

Avant, on pensait très sincèrement que les menstruations féminines étaient une maladie. D’ailleurs, le mythe de la mayonnaise tournée par une femme menstruée (qu’on entend encore fréquemment aujourd’hui) est un héritage de cette période. D’un temps où les a priori médicaux (et masculins) se portaient garants d’une vision sociétale franchement sexiste : celle de la femme comme éternelle malade, étroitement liée à son destin biologique. En gros, comprenez que les appellations “sexe faible” ou “beau sexe” qu’on employait à tort et à travers à cette période défendaient l’image de la femme comme corps, la rattachant par là-même à des idéaux de beauté, de douceur, mais aussi de fragilité.

Avant le milieu du XIXème siècle, on n’avait pas encore capté comment fonctionnait un cycle menstruel. Alors des scientifiques racontaient notamment, que le sang des règles était bourré de ménotoxines, et avait ainsi (par exemple) le pouvoir de faire faner les fleurs, mourir un essaim d’abeilles ou encore, de faire pourrir la viande du cochon. En Anjou, jusqu’il y a encore un siècle, on envoyait les femmes menstruées dans les champs infestés par les limaces, pour sauver les récoltes. Pratique ? Hm.

Mais ça, c’était avant ?

Il faut comprendre que même si vous ne vivez pas en Anjou en 1920, il reste de cette époque un amas de clichés et d’idées qui nous ont été transmis en héritage. On vous parlait tout à l’heure des nombreuses appellations fantaisistes ou dégradantes pour qualifier le phénomène des règles : elles en sont précisément la preuve. Plus encore, avoir ses règles aujourd’hui, que vous viviez à Paris ou à Taïwan, c’est toujours un peu (beaucoup) la galère.

Dans la même veine que celle de la chasse aux limaces, le sang menstruel est aujourd’hui encore perçu dans certains pays comme un fluide littéralement “dangereux” qui conduit à des pratiques tragiques comme celle du Chauupadi, au Népal. Prétexte à des mises en quarantaine, ou encore facteur de déscolarisation important : le silence qui entoure les règles est un silence grave. Un silence qui donne lieu à des acrobaties publicitaires, (ou comment vanter les mérites des protections périodiques sans jamais utiliser le mot “règles”), et qui atteint jusqu’à la sphère Instagram : la censure d’une “banale” photo d’un jogging tâché de sang, avait ému et remué toute la toile, déjà en 2015.  

Comme l’explique Françoise Girard (Présidente de la Coalition pour la Santé des Femmes) au Washington Post : «C’est comme si on intériorisait la honte. Ça laisse entendre que vous avez un problème qui justifierait d’être gênée. La société vous dit que les règles sont quelque chose que les femmes devraient cacher.»

Cas pratique

Vous êtes-vous déjà : retrouvée en galère en ayant vos règles à l’école ou au travail, et dans la position délicate de ne pas avoir de protections périodiques à disposition ? Sans doute. Et dites, avez-vous osé, balancer à pleine voix, en plein amphi ou au milieu d’un open-space la fatidique question du type : “t’as pas un tampon ?” à l’une de vos collègues ou camarade de classe ? Sans doute pas.

Ce qu’a été cette situation dans la majorité des cas ? Embarrassante. Parce qu’à faire des règles un tabou, on fait d’un tampon un secret. Et on crée des non-dits, ou pire encore on considère comme légitime le period shaming, en prétextant une gastro ou des coquelicots, plutôt que de dire très clairement “j’ai mes règles”. Ce que ça donne ? Un grave manque d’informations qui contribue largement au phénomène de stigmatisation des règles en général.

Notre avis ? Il serait grand temps d’appeler les règles par leur nom, et de comprendre que ce qui fait à ce point peur à tout le monde ne tient qu’à des clichés et croyances infondées héritées d’un ancien temps. Bref : s’évincer du terrible phénomène à la Lord Voldemort, puisqu’après tout, les règles, elles, n’ont jamais tué personne. Le manque d’information, si.

Alors répétez après nous : “j’ai mes règles”.