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Boum.

Lundi 3 décembre 2018, Ada Hegerberg a été la première femme à recevoir un ballon d’or. Une avancée majeure dans l’histoire du sport et du football, qui, jusqu’à lors s’écrivait majoritairement sans les femmes, et ce malgré les sportives qui le représentent avec talent. Parce que oui : les femmes et le sport, c’est une histoire complexe. D’ailleurs, jusque (très) récemment, elles n’avaient pas vraiment la possibilité de le pratiquer, parce qu’on les jugeait “trop fragiles”. L’occasion pour nous de nous de rouvrir la boîte à tabous, pour évoquer le sujet des règles chez les sportives, à travers le portrait de 3 femmes qui ont cassé la gueule aux préjugés et aux normes. Pionnières !

Girls will be girls ?   

Il faut comprendre que si le premier ballon d’or féminin fait son apparition en 2018, ce n’est pas par hasard. C’est parce qu’historiquement, le sport tient du domaine des hommes : on l’associe volontiers aux notions de performance, de pouvoir, d’effort, de virilité… bref : à des intitulés flatteurs qui correspondent aux idéaux de masculinité en cours. Pour les femmes, c’est donc l’inverse : exclues au motif de leur fragilité, on leur attribue longtemps des sports dits “féminins” : gymnastique, danse classique, patin à glace… des disciplines qui permettraient l’expression de qualités féminines “idéales” telles que la grâce, la douceur, et la sensibilité.

Et si on vous explique tout ça, c’est parce qu’on ne peut pas aborder la thématique des règles dans le sport, sans envisager la place qu’ont les femmes dans le sport de manière générale. Récemment admises, et souvent invisibilisées (quelqu’un a vu la coupe du monde de Football féminin ?), certaines d’entre elles ont brandi fièrement leurs règles, les posant sur la table dans un monde masculin où la question du corps des femmes avait longtemps été un facteur d’exclusion. Ça donne envie d’applaudir.

Pionnière ! Uta Pippig au Marathon de Boston, 1996

La coureuse allemande Uta Pippig est la première grande sportive à avoir ouvert le débat des règles dans le sport… peut-être un peu malgré elle. Pour comprendre, il faut revenir en 1996, au marathon de Boston, quand Uta Pippig se retrouve à devoir gérer ses règles, débarquées au plein milieu d’une course longue distance. Elle passe la ligne d’arrivée victorieuse, les jambes maculées de sang menstruel (entre autres) et balance ouvertement à la presse qu’elle “a eu quelques problèmes avec ses règles”. Elle avouera plus tard avoir pensé à abandonner la course, à cause de la douleur et des crampes. Mais en fait non : elle ne lâche rien, et elle gagne.

Ce qu’il faut retenir ? Après coup, la presse n’osera jamais parler très ouvertement du sujet des règles d’Uta Pippig, aussi évidentes qu’elles apparaissent sur les photos de la course. On évoquera des “douleurs à l’estomac”, ou autres “problèmes physiques”. Pudeur ? Tabou ? Evidemment. Mais la brèche est déjà ouverte. En refusant d’abandonner la course, ou même de perdre de précieuses minutes à chercher une protection périodique, Uta Pippig a dit merde au tabou des règles, en les assumant tout en même temps. La voie est ouverte.

Pionnière ! Heather Watson à l’Open d’Australie, 2015

Mettons à part l’inconfort que certaines tenues de sport – particulièrement dans le tennis (qui veut porter une micro-jupe blanche pendant ses règles ?) – peuvent provoquer pour une femme sportive. Si Heather Watson nous intéresse, c’est parce qu’elle est la première femme à avoir invoqué ses règles ouvertement comme motif de sa contre-performance à l’Open d’Australie, en 2015. Généralement, chez les grandes sportives, ça ne se fait pas. On préfère prétexter une gastro ou d’autres problèmes de santé moins tabous : parce que oui, le period shaming, c’est partout pareil. Mais pour Heather Watson, plus de langue de bois : à la fin du match, elle prend la parole devant la caméra de la BBC pour dire qu’elle avait “un truc de filles”, et qu’elle n’était pas – du tout – au top de sa forme.

Ce qu’il faut en retenir ? Sa prise de parole pousse très rapidement d’autres grandes sportives à se confier à propos de leurs règles. Toutes font le même constat : pilule en continu pour éviter d’avoir leurs règles pendant de grands tournois, tabou insolvable qui les oblige à dealer, tous les 28 jours, avec une grande fatigue. Libby Trickett, ancienne championne du monde de natation avoue même à sa suite que les règles pour les sportives, c’est carrément la merde. Personne n’en parle et “pour une nageuse dans un micro-maillot de bain, c’est un véritable problème”. Oui, on comprend.

Pionnière ! Kiran Gandhi au Marathon de Londres, 2015

Le matin de sa première participation officielle à un marathon, Kiran Gandhi, une musicienne indienne, a ses règles. Elle décide de s’en saisir comme d’une occasion pour faire une vraie action militante : sans s’équiper d’un tampon ou d’une serviette, elle s’élance dans la course en saignant librement, pour briser le tabou des règles et rompre le cycle éternel de la honte. Son but ? En profiter pour éveiller les consciences sur le tabou des règles et ses conséquence, comme l’accès difficile pour certaines femmes aux protections périodiques (en Inde, la précarité menstruelle touche plus de 80% d’entre elles).

Ce qu’il faut en retenir ? La course “go with the flow” de Kiran Gandhi devient totalement virale et fait le tour du monde. Dans la presse, on parle aussi bien d’une “figure inspirante”, que “d’un manque total d’hygiène”. Toutes ces réactions prouvent bien que le débat doit être ouvert. D’ailleurs, à sa suite, la nageuse chinoise Fu Yuanhui, expliquera en 2016 aux Olympiques de Rio que si elle était fatiguée pendant la course c’est parce qu’elle avait eu ses règles la veille. Un micro-séisme de plus dans le monde du sport, et au pays du tabou.

Proudly Women !

L’histoire des femmes sportives est jalonnée de grandes premières : d’Uta Pippig à Ada Hegerberg, elle est encore – tout juste – en train de s’écrire. S’extraire des clichés (une femme ? Du javelot ?… bah oui), se défaire des tabous, et plus particulièrement de ceux qui tournent autour des règles, est un véritable enjeu pour celles dont le corps est l’outil de travail au quotidien. D’ailleurs, quand l’Équipe Magazine sortait son numéro hors-série sur les règles dans le sport en 2017, les menstruations y étaient présentées comme “le dernier grand tabou du sport haut niveau”. En ce sens, des études développées ces dernières années montrent très concrètement que prendre en compte le cycle menstruel dans le quotidien des grandes sportives, permettrait notamment d’améliorer leurs performances et leurs conditions d’entraînement : d’éviter les blessures, la fatigue, et d’adapter son alimentation selon ses besoins nutritionnels.

Ces sportives et leurs histoires sont la preuve qu’il faut composer avec son corps, l’écouter, et oser l’ouvrir quand des démarches de sensibilisation sont nécessaires. Alors oui, c’est compliqué : parce qu’une femme qui doit s’imposer dans un milieu masculin duquel elle a longtemps été exclue du fait d’une présumée “fragilité” n’a pas forcément envie de mettre ses règles sur la table, sachant ce à quoi elles sont associées (incapacité, maladie, etc). Et parce que les instances du sport sont, encore aujourd’hui, généralement masculines, les règles (et ce qu’elles impliquent) chez les sportives sont souvent passées sous silence.

Pourtant, briser la loi du tabou dans le monde du sport, c’est reconnaître enfin qu’un cycle menstruel sain se porte garant du bon fonctionnement de nos corps, et qu’il n’est en aucun cas à présenter comme une tare ou un problème. On en prend de la graine ?