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Oui, oui, l’organe oublié du plaisir

Franchement. Quand on se refait l’histoire du clitoris, on a l’impression d’être face à un trauma mondial. De l’Antiquité au XXème siècle, cet organe sexuel a connu de sacrées montagnes russes. De roi supposé de la fertilité à zone oubliée et soi-disant inutile, on est toujours franchement loin du compte. Parce que, bon. Un organe qui ne serait dédié qu’au plaisir féminin, ce serait tout de même plutôt grotesque. Vous ne trouvez pas ?

Faire ça pour les enfants

Allez, petit récap : on vous rappelle, à titre indicatif, que pendant un sacré bail la sexualité n’a eu pour seul but (admis) que la reproduction de l’espèce. Ça semblait plutôt trash et inadmissible d’imaginer une culture de la masturbation telle que celle qu’on peut côtoyer aujourd’hui. On fait l’amour, ok, mais pour faire des enfants, hein ? De fait, la problématique du plaisir passe complètement à la trappe. Et plus particulièrement celle du plaisir féminin.

Pitié, tout sauf un orgasme

Jusqu’en 1880, on a cru que le clitoris était un vecteur de fertilité dans les rapports sexuels. On trouve des textes de l’Eglise qui recommandent l’utilisation du clitoris dans les rapports (conjugaux, of course) pour augmenter la fertilité. Si on vous dit ça, c’est pas pour faire des farandoles avec vous autour du folklore douteux de la médecine passée. C’est plutôt pour en venir au point suivant : comment un organe qui avait une importance fondamentale (quoique pour les mauvaises raisons) a-t-il pu devenir si invisibilisé ?

Clitoris et psychanalyse

Donc jusqu’à la fin du XIXème siècle, le clito se porte bien : on lui file 4 pages entières dans tous les manuels d’anatomie où l’on raconte globalement n’imp’, mais qu’importe : c’est plutôt le mood à l’époque, de tâtonner autour des organes et de leur fonctions. Mais le grand chamboule-tout du clito a lieu au XXème siècle, et on le doit à ce très cher Sigmund Freud. Au moment même où les avancées de la science auraient pu être mises au service d’un épanouissement sexuel pour tou-te-s, le mec débarque, déclarant que “le plaisir clitoridien n’est un plaisir ni social, ni mature”. Quid ? Pour lui, le plaisir vaginal est le seul plaisir possible. Dans un contexte d’invisibilisation du plaisir féminin, de contrôle de la sexualité féminine sous la coupe de la reproductivité + d’une norme exclusivement hétérosexuelle, on trouve pas ça si étonnant que le gars choisisse de mettre l’accent sur la pénétration. D’où la responsabilité qu’on lui donne d’avoir “excisé mentalement” plusieurs générations de femmes, y compris la nôtre. Et c’est pas fini.

Toutes les femmes sont vaginales

De cette grande théorie tout à fait bancale et fumeuse naît la fameuse dichotomie clito/vagin. C’est bien simple : on imagine que vous avez forcément déjà eu cette conversation avec un-e pote, votre mec ou votre meuf. “Et toi, t’es vaginale ou clitoridienne ?” La réponse est très simple, même si elle n’est vraiment pas encore ancrée dans les moeurs : toutes les meufs sont clitoridiennes, ce qui n’exclut évidemment pas le véritable (et intense) plaisir vaginal. Et c’est forcément compliqué à intégrer comme idée pour une génération éduquée au porno : pourtant, les portes du Nirvana sont encore à peine ouvertes.

Alors on en est là. En 2017, le clitoris apparaît correctement pour la première fois dans UN manuel scolaire. Le manuel en question se fait qualifier de “progressiste” par l’Education Nationale. Progressiste de quoi ? Alors que plus de 80% des jeunes filles de 13 ans ne connaissent pas leur anatomie sexuelle et encore moins l’existence ou la localisation de leur clitoris, il est urgent de leur donner les clefs pour comprendre leur corps et leur plaisir. Et enfin laisser tomber l’idée que le plaisir sexuel n’existe qu’à travers la pénétration – ce qui, en plus d’être extrêmement phallocratique et hétéronormé – est une barrière entre les jeunes filles et leur exploration du plaisir à travers la masturbation.

Connais-toi toi-même

 Recréer un nouvel imaginaire de nos sexualités et du plaisir féminin est une urgence et on est encore bien loin du compte, en 2019. Alors oui, c’est vrai, ces dernières années, on a pas mal parlé du clitoris… en se demandant surtout comment on avait pu en arriver à si bien l’évincer du game du sexe et du plaisir. Un grand pan du féminisme digital s’affaire sur Internet à déployer vidéos, informations, master-classes et autres journaux sur le sexe féminin pour apprendre aux femmes à se réapproprier leur corps au-delà des diktats sociaux de la jouissance. On visibilise enfin la souffrance engagée par l’excision, pratiquée sur des millions de femmes et des générations entières. L’heure est à la parole et au combat. Mais on est encore loin, très loin de pouvoir dire que la connaissance et la liberté sont des acquis.  

Il y a encore du travail : et peut-être suffirait-il pour faire bouger un peu les choses, d’apprendre à mieux connaître nos corps, et de commencer ainsi, à se faire vraiment plaisir.

Article originellement publié sur Tapage

Pour aller plus loin :

Un article sur l’excision des femmes dans le monde et l’origine de cette pratique

Un court-métrage génialissime pour apprendre l’histoire du clito en 2 minutes

Une vidéo très bien expliquée et documentée pour comprendre l’invisibilisation du clitoris